DE LA NOTION DE MUSIQUE DANS LE MONDE
DE
LA NOTION DE MUSIQUE DANS LE MONDE
1. Conception générale
La
musique est généralement admise comme l’art de combiner des sons dont
l’utilisation varie ensuite en fonction des objectifs auxquels elle est
assignée. L’origine du mot vient du grec ‘‘mousikê’’ qui représente l’art
des Muses, précisément d’Euterpe, fille de Zeus et de Mnémosyne. Héritée du
divin selon toutes les civilisations humaines (juive et chinoise exceptées), la
musique a un effet magique, presque mystique qui lui confère une place particulière
dans ces civilisations. Si les Grecs tiennent la musique d’Apollon et les
Egyptiens de Hathor, il n’en est pas autrement des peuples d’Afrique pour qui,
la musique vient de Dieu et livrée aux hommes par l’intermédiaire des génies. Dans
ces sociétés à tradition orale, beaucoup de musiciens tiennent leur don des
génies, les soumettant à de nombreuses contraintes et exigences d’une part et
d’autre part, les rendant exceptionnels à en faire des virtuoses.
Si
l’essence de la musique paraît problématique, ses attributs le sont tout autant.
Maintes réflexions ont pourtant tenté d’en expliciter le sens : Hegel
affirme que la musique parle de « l’intérieur même » et Schopenhauer
considère qu’elle est « l’essence intime des phénomènes » ; elle
naît de la « passion » selon Nietzsche et du « désir »
selon Freud. Quand, selon Stendhal « elle va droit au fond de
l’âme », c’est pour « nourrir l’amour » selon Shakespeare.
Viennent ensuite les nombreuses tentatives d’analyser, de penser et de conceptualiser
la musique dont nous empruntons celle-ci à Boulez : « à partir
d’une observation aussi minutieuse et aussi exacte que possible des faits
musicaux qui nous sont proposés, il s’agit de trouver un schéma, une loi
d’organisation interne qui rende compte, avec le maximum de cohérence, de ces
faits…puis d’une interprétation des lois de composition déduite de cette
application particulière »[1] ;
cette démarche n’est pas sans rappeler celle du musicologue.
A
l’instar de ces penseurs de renoms qui peinent à donner une explication
probante à l’art de la musique, les sociétés africaines la perçoivent tout
aussi difficilement, la faisant ainsi apparaît comme une création que l’homme
n’explique pas et dont il cherche le sens.
2. Conception africaine de la
musique
La musique en Afrique, se trouve au centre de plusieurs manifestations culturelles, la rendant indispensable au bon déroulement de celles-ci. Cependant, elle évoque une notion ambiguë dans son essence même. Dans bien de langues africaines, il n’existe pas un terme ou une expression spécifique propre à désigner cet art : soit que l’art est représenté par deux ou plusieurs termes différents, soit qu’un seul terme est utilisé pour désigner différences expressions de la musique. Prenons pour étayer nos propos le cas de certains peuples de l’aire culturel ivoirien : les sénoufos et les bétés.
Selon
les Sénoufos, deux termes sont utilisés pour désigner la musique bien que
faisant référence à deux éléments distincts ; il s’agit des mots ‘‘mwungo’’
(chanson) et ‘‘yôye’’ (danse). Le chant étant étymologiquement différent
de la musique, aucun autre mot n’existe dans cette langue pour représenter
celle-ci, du moins dans sa forme instrumentale ; toutefois,d’autres termes,
du nom d’instruments, sont employés pour désigner un type spécifique de
musique : djéguélé représente la musique des xylophones (balafon), ping’
celle des tambours, tchalu celle des calebasses etc.
Les
Bétés, au contraire des Sénoufos, utilisent le même mot pour désigner deux
éléments distincts mais propres à la musique. Le terme‘‘lo’’ est
invariablement utilisé pour désigner le chant et la danse. Toutefois, on y
adjoindra le suffixe bhlé, (donnant lo-bhlé) pour exprimer
l’action de chanter et le suffixe yé,(donnant lo-yé) pour
exprimer l’action de danser. On constate donc que la danse et le chant se
confondent avec la notion de musique au point où, pour distinguer certains
types de musique en pays bété, il est impératif de se reporter à la danse.
Le
tableau[2] ci-dessous nous le montre en
évoquant la similarité avec d’autres peuples.
PEUPLE
|
CHANSON
|
DANSE
|
||
Chant
|
Chanter
|
Danse
|
Danser
|
|
Abè
|
nî
|
nî-ti
|
nî
|
nî-gbè
|
Adioukrou
|
êdj
|
êdj-egη
|
êdj
|
êdj-ub
|
Bété
|
lo
|
bhlé
|
lo
|
yé
|
Dan-Toura
|
tā
|
tā-bo
|
tā
|
tā-kè
|
Gouro
|
lrè
|
lrè-vó
|
lrè
|
lrè-bhou
|
Malinké
|
donkili
|
donkilila
|
don
|
donkè
|
« La musique » dans quelques langues
ivoiriennes
Selon l’auteur de ce
tableau, Wondji Christophe, « dans le vocabulaire de certains peuples, sinon
de la plupart des peuples, les mêmes mots sont utilisés pour désigner chant,
danse et musique…seule l’action de chanter ou de danser spécifie toujours la
différence entre le chant et la danse » ; cela se traduit ainsi par l’utilisation d’un verbe spécifique qui
permet de distinguer les deux actions. Suite à cela, Kourouma s’interroge, s’il
s’agit « d’une insuffisance
du langage ou d’une marque de désintérêt» (2013 : 97). A moins que ce ne soit, de notre point de vue, une
conséquence de la divinité de la musique.
Nous pourrions en déduire, au
regard de ce qui précède, qu’à la réalité, la musique représente chez
l’Africain, une somme de plusieurs arts indissociables. Chants, danses, contes,
mimes, souvent même instruments constituent un tout appelé « musique ».
Cette conception rappelle celle d’Arom qui considère la musique comme la « base
de ce que les membres d’une communauté culturelle, les usagers eux-mêmes
considèrent comme telle » (1983 :7). Cela justifierait-il qu’en Afrique la
musique soit présente en toute chose, et son expression quasi-permanente dans
tous les événements sociaux ?
31 janvier 2018
Dr KONE Bassirima
Ethnomusicologue
Enseignant chercheur

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